Essor des NFT : quand l’art devient crypto

Des œuvres d’art qui s’arrachent sous forme purement numérique : c’est le nouveau phénomène des NFT, une sorte d’équivalent digital des titres de propriété. Un marché qui frôle, depuis le début de l’année, le milliard de dollars de transaction.

C’est une courte animation de dix secondes, qui montre ce qui ressemble à un gigantesque corps nu de l’ex-président américain Donald Trump, gribouillé de slogans, gisant dans un parc et devant lequel passent des badauds qui n’y prêtent guère attention.

Cette œuvre numérique de l’artiste Beeple – de son vrai nom Mike Winkelmann – a été vendue, vendredi 26 février, par le collectionneur américain Pablo Rodriguez-Fraile pour 6,6 millions de dollars. Il l’avait acquise cinq mois auparavant pour seulement 67 000 dollars. Une plus-value impressionnante et une transaction record dans le monde très méconnu des NFT.

De l’artiste Grimes à Christie’s

Ce sont, en effet, trois lettres qui ne veulent rien dire pour le grand public. Mais pour un nombre grandissant d’artistes, d’investisseurs, de boursicoteurs, de collectionneurs, ou de techno-enthousiastes, ces NFT sont un nouvel eldorado.

Cet acronyme désigne les Non Fungible Token, ou jetons non fongibles, qui “sont des actifs numériques uniques existant sur la blockchain [un registre public en ligne de toutes les transactions dématérialisées, NDLR] et pouvant représenter n’importe quel autre type de produits, qu’ils soient virtuels – tels que des images ou des vidéos – ou bien réels, comme des peintures et des biens immobiliers”, explique Nadya Ivanova, directrice des opérations à L’Atelier BNP Paribas, filiale indépendante de la banque française spécialisée en recherche et prospective, contactée par France 24.

Ces NFT sont l’équivalent numérique de titres de propriété. Ainsi, le collectionneur Pablo Rodriguez-Fraile n’a pas revendu le clip de Beeple en tant que tel, mais le NFT que l’artiste avait créé pour sa vidéo. Il y avait encodé les caractéristiques uniques de sa création. “C’est l’ensemble des métadonnées comme le nom de l’œuvre, le nom du ou des auteurs, d’éventuels tags pour la décrire, etc.”, explique Gauthier Zuppinger, cofondateur de Nonfungible.com, la plus importante plateforme au monde d’analyses du marché des NFT, contacté par France 24.

Et ces NFT s’arrachent. L’artiste canadienne Claire Elise Boucher, plus connue sous le nom de scène Grime, a vendu en 20 minutes, dimanche 28 février, les NFT pour sa collection de dessins et d’images inspirés de la mythologie nordique – une opération qui lui a rapporté 5,8 millions de dollars. Le street artiste français Pascal Boyart (PBoy) n’a eu aucun mal à trouver des acquéreurs pour les NFT de son dernier graph, l’Underground Sistine Chapel, une fresque de 100 mètres peintes sur le mur d’une ancienne fonderie d’or d’Ivry-sur-Seine. 

La célèbre maison de vente aux enchères Christie’s s’est aussi mise à l’heure des NFT. Elle organise, actuellement, sa première vente de “crypto art” pour un collage réalisé par Beeple. “C’est un territoire totalement nouveau pour nous et en moins de dix minutes, il y avait déjà des centaines de participants avec des enchères dépassant le million de dollars”, affirme Noah Davis, un spécialiste de l’art contemporain pour Christie’s, interrogé par Reuters.

Nouveaux modèles pour les artistes

Les experts de Nonfungible.com, qui produisent tous les ans depuis 2018 un état des lieux du marché des NFT, ont aussi constaté que l’intérêt pour ses jetons dématérialisés a explosé. “Il y a eu 983 millions de dollars de transaction sur les deux premiers mois de l’année, soit près de cinq fois plus que sur l’ensemble de 2020”, souligne Gauthier Zuppinger.

Une sacrée montée en puissance pour un actif numérique qui n’existe que depuis 2017. À l’époque, les premières créations s’appuyant sur la technologie NFT à rencontrer un certain succès sont les Cryptopunks, une série de 10 000 petits personnages faits en pixels qui avaient été distribués gratuitement en ligne par la société californienne Larva Labs. “Aujourd’hui, ils s’échangent au minimum à 40 000 dollars, et certains Cryptopunks se vendent à plus d’un million de dollars”, note Gauthier Zuppinger.

Mais il faut attendre 2020 pour que la sauce commence vraiment à prendre. “Des marques connues, comme la NBA, l’éditeur de jeux vidéo Ubisoft ou encore la F1 ont développé des produits adossés à des NTF, ce qui a permis d’attirer un public plus large”, souligne Nadya Ivanova, de l’Atelier BNP Paribas. 

Les NBA “Top shots” ont, notamment, beaucoup contribué à la popularité de ces NFT. Il s’agit de courtes vidéos des meilleures actions de stars du basket américain dont on peut acquérir les droits. Le 21 février 2021, la ligue américaine de basket a ainsi vendu en 30 minutes 2,6 millions de dollars de “Top shots”.

Pour les artistes, les NFT sont une véritable aubaine. “Ils permettent de développer des nouveaux modèles de revenus”, affirme Nadya Ivanova. Il est ainsi possible d’encoder dans ces jetons numériques des clauses stipulant qu’à chaque fois que leur œuvre est revendue, ils touchent une partie du prix. “C’est une manière d’avoir des revenus récurrents”, précise l’experte de L’Atelier BNP Paribas.

Nouvelle aubaine pour les spéculateurs ?

Mais quel est l’intérêt d’acquérir un NFT pour une peinture ou un bout de street art qu’on ne peut pas exposer dans son salon ? Ou même pour une courte vidéo que tout le monde peut voir gratuitement sur Twitter ou YouTube ? Cette nouvelle technologie connaît actuellement un phénomène de “ruée vers l’or similaire à celui qui avait profité aux cryptomonnaies”, estime Gauthier Zuppinger.

En d’autres termes, une partie des nouveaux convertis aux NFT sont des spéculateurs qui espèrent profiter du boom actuel. Un phénomène qui doit beaucoup à la crise sanitaire. “Il y a énormément de liquidités disponibles actuellement sur les marchés grâce aux plans de relance des banques centrales pour soutenir l’activité économique, et les investisseurs cherchent des placements qui rapportent, et ce sont souvent les actifs risqués comme ces NFT qui peuvent permettre de gagner (ou perdre) gros”, résume Nathalie Janson, économiste et spécialiste des cryptomonnaies à l’école de management Neoma Business School, contactée par France 24.

Mais il n’y a pas que les boursicoteurs qui font tourner la planète NFT actuellement, assure Gauthier Zuppinger. “On rencontre aussi un nombre grandissant de riches collectionneurs d’art qui voient dans ces œuvres des nouveaux territoires pour assouvir leur passion, et des enthousiastes des nouvelles technologies qui ont fait fortune grâce aux cryptomonnaies et qui estiment qu’il faut investir dans ces NFT car elles offrent de nouvelles perspectives qu’il faut encore explorer”, énumère-t-il. Reste à savoir quelles sont ces nouvelles opportunités que ces titres de propriétés dématérialisées vont permettre de créer.

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