Joe Biden veut faire trembler les Gafam avec Lina Khan, championne de la lutte contre Amazon

La nomination par le président américain Joe Biden, lundi, de Lina Khan à la FTC, l’autorité américaine du commerce, est une mauvaise nouvelle pour les géants d’Internet. Cette juriste est connue pour ses positions très critiques à l’égard de leur pouvoir et est même perçue comme l’ennemie publique numéro 1 d’Amazon dans les milieux universitaires.

Plus qu’une nomination, c’est une pièce importante du dispositif que Joe Biden est en train de mettre en place pour se lancer à l’assaut des géants de l’Internet. Le président américain a annoncé, lundi 22 mars, son intention de promouvoir Lina Khan, une jeune juriste de 32 ans, à la Federal Trade Commission (FTC, l’autorité américaine du commerce).

Cette enseignante de la prestigieuse université de Yale ne va pas diriger la célèbre agence, elle n’en sera que l’une des cinq commissaires. Son arrivée a cependant été saluée par l’aile gauche du Parti démocrate comme si les jours des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) étaient désormais comptés.

Charge en règle contre Amazon

Lina Khan est devenue en quelques années l’une des voix les plus écoutées du mouvement pour synchroniser les lois américaines sur la concurrence à l’ère numérique. Cette Américaine née à Londres de parents pakistanais s’est forgée la réputation médiatique d’être l’ennemie publique numéro 1 d’Amazon dans le monde universitaire. Un statut qu’elle doit essentiellement à un article publié en 2017 dans le journal de Yale et intitulé “Amazon : le paradoxe des règles contre les pratiques anticoncurrentielles“.

Une thèse longue de près de 100 pages et truffée de concepts économiques et juridiques ardus qui a attiré une attention hors du commun pour un travail universitaire. Elle a été consultée plus de 150 000 fois en ligne, précise le New York Times.

Lina Khan y mène une charge en règle contre les pratiques qui ont permis à Amazon de devenir presque incontournable pour tant de consommateurs dans le monde. Elle y dénonce l’aveuglement des autorités américaines qui n’auraient pas vu que la politique tarifaire agressive d’Amazon dans le monde du livre électronique était moins un cadeau fait aux consommateurs qu’une manière d’étouffer la concurrence.

Elle y explique comment une bataille pour des couches pour bébé illustre la manière dont la firme de Seattle a profité de sa position dominante pour pousser un concurrent  Quidsi  à lui céder ses marques à un prix très intéressant… pour elle. Enfin, Lina Khan souligne que le “Marketplace”  l’espace où des vendeurs tiers peuvent proposer leurs produits  n’est rien d’autre qu’un “vaste laboratoire pour permettre à Amazon de déceler des nouveaux produits, de voir à quel prix ils sont proposés” et finalement de récupérer le marché en proposant sa propre alternative, un peu moins chère.

Autant d’arguments qui ont, depuis, été repris et développés à l’occasion des nombreux procès et enquêtes judiciaires qui visent Amazon, en Europe ou aux États-Unis. Mais Lina Khan est l’une des premières à les avoir formulés.

“Hipster du droit de la concurrence” ?

Joe Biden n’a cependant pas choisi cette juriste simplement parce qu’il aurait un quelconque compte à régler avec Jeff Bezos, le richissime PDG d’Amazon. Le travail de Lina Khan ne s’arrête pas au cas du mastodonte du commerce électronique. “Amazon n’est pas le problème. Le problème, ce sont les règles de la concurrence aux États-Unis, et Amazon ne fait qu’illustrer ces défaillances”, souligne cette juriste.

C’est en cela que sa nomination à la FTC peut inquiéter les Gafam. Elle est en effet l’une des principales avocates d’une mise à jour du logiciel de lutte contre les grands conglomérats américains.

Dans son article de 2017, elle soutient que les autorités américaines se sont trop longtemps laissé séduire par les discours des économistes néolibéraux qui veulent réduire la lutte contre les abus de position dominante à une question de prix. Depuis l’ère Reagan, dans les années 1980, un monopole n’est jugé néfaste que si le consommateur doit payer plus cher pour ce qu’il achète.

Une vision qui convient parfaitement aux géants de l’Internet. Amazon est connu pour pratiquer des prix très attractifs, et Google ou Facebook offrent leurs services “gratuitement”.

Mais pour Lina Khan, la satisfaction du consommateur ne tient pas qu’au prix. “Il veut aussi avoir du choix et des produits innovants, et des entreprises en position dominante sont moins incitées à varier leurs produits ou à les améliorer car ils ne craignent pas la concurrence”, écrit-elle.

Surtout, la vision néolibérale du droit de la concurrence ignore, d’après elle, que la lutte contre les positions dominantes ne serait pas qu’une question économique, mais aussi sociétale et politique. “Les premières lois contre les monopoles aux États-Unis poursuivaient aussi un but d’intérêt général en s’assurant que le pouvoir économique ne soit pas concentré entre trop peu de mains, ce qui permettrait à ceux qui le détiennent de le transformer en pouvoir politique pour imposer leur vue sur le droit du travail ou les priorités économiques d’un pays”, écrit-elle. Elle plaide pour un retour à cette vision.

Les tenants d’une vision minimaliste de la lutte contre les monopoles ont très vite perçu la menace représentée par Lina Khan et ses idées. Quelques mois après la sortie de son article, l’enseignante a été qualifiée de leader du mouvement des “hipsters du droit de la concurrence”. Une manière de dépeindre sous un jour péjoratif cet appel à revenir à la conception d’avant 1980 du droit de la concurrence. “C’est du hipsterisme de toujours croire que ce qui est vieux est cool”, s’était alors amusé sur Twitter Konstantin Medvedovsky, un juriste new-yorkais, opposé aux thèses de Lina Khan.

En avril 2018, le magazine Antitrust Chronicle a même consacré un dossier entier aux “hipsters antitrust”, essayant de les dépeindre comme des idéologues d’extrême gauche. Ironiquement, ce numéro du journal était sponsorisé… par Facebook, a relevé le New York Times.

Mais cela n’a pas empêché Lina Khan de continuer son ascension. Elle a en effet été l’une des principales conseillères lors de la rédaction du rapport parlementaire sur le pouvoir des géant d’Internet, paru en octobre 2020 après une enquête de seize mois.

L’autre universitaire qui a aidé les élus américains à rédiger leur plaidoyer pour mettre davantage de règles dans les pattes des géants de la Tech est Tim Wu. Ce juriste de l’université de Columbia, également très critique à l’égard des Gafam, a lui aussi été recruté par Joe Biden, qui en a fait l’un de ses conseillers économiques à la Maison Blanche début mars.

Le message de ces nominations peut difficilement être plus clair pour les Gafam : les “hipsters” sont prêts à déterrer la hache de guerre. Pour l’heure, les Google, Facebook et Amazon n’ont pas encore officiellement réagi. Mais la présentation à la Chambre des représentants, jeudi 25 mars, des différentes pistes pour enrichir l’arsenal des règles pour lutter contre les abus de position dominante et l’audition, le même jour, des dirigeants de Twitter, Facebook et Google devraient permettre d’avoir un avant-goût de la bataille à venir.



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