Kosovo : quand le football vire au bras de fer diplomatique

Le 31 mars doit avoir lieu une rencontre comptant pour les éliminatoires du Mondial-2022 entre l’Espagne et le Kosovo. Problème : la nation ibérique ne reconnaît pas la jeune nation balkanique.

Quand le carré vert devient le lieu d’un affrontement diplomatique. Non reconnu politiquement par l’Espagne, le Kosovo a agité la menace d’un boycott de son match face à la sélection espagnole, prévu le 31 mars et comptant pour les éliminatoires du Mondial-2022, si son drapeau et son hymne ne sont pas respectés.

C’est un tweet du compte officiel de la Roja qui a mis le feu aux poudres lorsqu’elle a annoncé que le sélectionneur, Luis Enrique, allait dévoiler sa liste pour les matches à venir contre “la Grèce, la Géorgie et le territoire du Kosovo”. Une formulation signée du ministre espagnol des Affaires étrangères, selon le quotidien sportif Marca, et qui a provoqué l’ire de la Fédération kosovare de football.

 

“C’est inacceptable pour le Kosovo car cela revient à nier qu’il est un territoire indépendant”, explique Loïc Trégourès, professeur à l’université catholique de Paris et auteur du livre Le Football dans le chaos yougoslave (éd. Non Lieu), interrogé par France 24. “Cette dénomination ne respecte tout simplement pas celle adoptée par l’Union européenne pour les documents politiques.”

Le président de la Fédération kosovare de football a menacé de boycotter le match si le drapeau de sa nation n’était pas hissé aux côtés de celui de l’Espagne et si son hymne n’était pas joué avant la rencontre.

“Le drapeau du Kosovo flottera en Espagne et l’hymne sera chanté, sinon nous refuserons de jouer, a prévenu Agim Ademi. L’Espagne a déjà été condamnée pour de tels obstacles avec les équipes plus jeunes, donc pour nous et l’UEFA, tout est clair.”

Les mouvements indépendantistes en cause

Depuis 2008 et sa déclaration d’indépendance, le Kosovo a été reconnu comme État par la moitié des pays du monde. Au sein de l’Union européenne, seuls cinq pays s’y refusent : outre l’Espagne, Chypre, la Grèce, la Roumanie et la Slovénie.

“La plupart des pays qui se refusent à reconnaître le Kosovo sont confrontés à des mouvements régionalistes ou séparatistes. Ils considèrent que l’indépendance du Kosovo s’est faite au mépris du droit international et donc que la reconnaissance serait un très mauvais signal à envoyer”, analyse Loïc Trégourès.

Dans le cas de l’Espagne, il s’agirait donc de ne pas donner du grain à moudre aux indépendantistes du pays Basque et de la Catalogne, même si le gouvernement espagnol s’est toujours défendu de cette version.

En 2018, le Premier ministre kosovar, Hashim Thaçi, avait rejeté ce parallèle : “L’Espagne n’est pas la Serbie et la Catalogne n’est pas le Kosovo.”

“La position de l’Espagne sur le sujet du Kosovo est presque plus royaliste que le roi. La Slovénie ou la Grèce ont des approches beaucoup plus pragmatiques”, explique Loïc Trégourès. “De plus, on s’est rendu compte que cette intransigeance était transpartisane. On la pensait limitée à la droite et au Parti populaire mais on s’est aperçu qu’avec Pedro Sanchez (le président socialiste du gouvernement espagnolNDLR), les choses n’étaient pas différentes.”

Le Kosovo mise sur le “nation branding”

Après d’intenses discussions entre les deux fédérations, un compromis a finalement été trouvé pour que la rencontre ait lieu. Le quotidien Marca en dévoile les contours et affirme que les discussions ont été pilotées directement par le ministère espagnol des Affaires étrangères.

L’Espagne assure qu’elle respectera les règles des instances de football internationales, notamment pour éviter une sanction de la Fifa ou de l’UEFA.

Lors de l’annonce de la liste des 24 joueurs finalement retenus, la sélection espagnole a mis de l’eau dans son vin en évoquant “les trois prochaines rencontres internationales”, mettant ainsi sur un pied d’égalité la Grèce, la Géorgie et le Kosovo. Elle devrait respecter à la lettre le protocole officiel tout en utilisant les mots choisis par le ministère des Affaires étrangères, selon Marca.

Du côté de la nation balkanique, l’intransigeance face à la position espagnole s’explique par sa quête de reconnaissance internationale depuis son indépendance en 2008. Une reconnaissance qui s’est égrenée jusqu’en 2012 avant de se stabiliser, voire de baisser. Devant le blocage international, le Kosovo a mis en place une stratégie de “compensation et d’incitation” en s’adressant à d’autres acteurs.

“La situation semblait figée dans l’attente d’un accord Serbie-Kosovo. Le Kosovo a mis en place une stratégie de contournement et de compensation pour continuer à avancer sur la scène internationale“, relate Loïc Trégourès. “On ne s’adresse plus aux États mais aux organisations privées.”

Si la Serbie bloque l’adhésion kosovare à l’Unesco ou à Interpol, la jeune nation balkanique parvient à se faire reconnaître par d’autres acteurs : Facebook fait ainsi évoluer sa politique et situe désormais la capitale Pristina au Kosovo.

“Le Kosovo se lance dans le ‘nation branding’ (la promotion de l’image de marque d’un pays, NDLR) à travers le sport et la culture. L’artiste Dua Lupa contribue à la visibilité kosovare à l’international. Le sport est une autre manière d’être visible”, continue l’universitaire.

“Nous jouons donc nous sommes”

Le sport est un bon moyen de gagner en notoriété et d’habituer une audience internationale à un drapeau, un maillot, un hymne. L’admission du Kosovo par le CIO en 2015 représente un tournant car elle signifie qu’aux yeux de cette organisation, le Kosovo est “reconnu par la communauté internationale”, selon les statuts de l’instance : “Le Kosovo accumule les victoires symboliques. Lorsqu’il est autorisé à disputer son premier tournoi de judo en Russie, pays qui ne le reconnaît pas, (la Kosovare) Majlinda Kelmendi le remporte. Même chose en 2016 aux JO de Rio lorsque la judokate remporte une médaille d’or dans un pays qui ne reconnaît pas le Kosovo”, explique Loïc Trégourès. “On voit alors une délégation, un drapeau, un hymne. La belle histoire qui est partout dans la presse internationale. L’idée est de montrer que Nous jouons donc nous sommes’.”

Au niveau local, le sport contribue aussi dans une moindre mesure à l’émergence d’une unité kosovare : “Au Kosovo, on n’a jamais vu autant de drapeaux du Kosovo que depuis que la sélection de football a du succès. Avant, on voyait plutôt des drapeaux albanais ou américains”, note Loïc Tregourès. “Le football fait partie de l’identité spécifique du Kosovo mais chez les Albanais. L’étape suivante sera de créer quelque chose d’inclusif avec les 10 % de la population qui n’est pas albanaise. C’était le rêve de Fadil Vokrri, le premier président de la fédération kosovare, décédé en 2018.”

La “grammaire des tribunes” dans les Balkans

Le Kosovo n’est pas un cas isolé et, dans les pays de l’ancienne Yougoslavie, le football est souvent un lieu privilégié de revendications identitaires ou nationalistes. Loïc Trégourès relate que dans les tribunes des matches dans les Balkans, les supporters rejouent inlassablement les conflits qui ont miné l’histoire de la région à grand renfort d’insultes et de rhétorique guerrière. Dans ses travaux, le chercheur nomme cela la “grammaire des tribunes”.

Le déplacement de l’AC Milan à Belgrade pour affronter l’Étoile rouge en Ligue Europa, en février dernier, a ainsi vu la superstar suédoise Zlatan Ibrahimovic d’origine croato-bosnienne par ses parents – se faire insulter de “Balija puant (nom péjoratif donné par les nationalistes serbes aux Bosniens de confession musulmane, NDLR)”. Lors de la rencontre Suisse-Serbie au Mondial-2018, Granit Xhaka et Xherdan Shaqiri, tous deux d’origine kosovare, ont célébré leur but en mimant l’aigle à deux têtes du drapeau albanais. En retour, les supporters serbes présents avaient hué l’hymne suisse et les deux attaquants.

“Le stade est un endroit de moindre contrôle social. Il est certain que lors d’un Serbie-Croatie, il est dit des choses qui ne se diraient pas autrement dans la rue. Cependant, il serait réducteur de renvoyer ces débordements à de simples îlots extrémistes. Ils ne sont pas si éloignés des narratifs officiels”, note Loïc Trégourès. “Un exemple très concret : la Serbie reste aujourd’hui dirigée par des membres du gouvernement de Slobodan Milosevic (ancien président de la Yougoslavie, NDLR), qui n’ont jamais renié son projet.”

Le huis clos, qui reste aujourd’hui la règle dans le football en raison de la pandémie de Covid-19, devrait empêcher toute manifestation en réaction aux agissements de la fédération espagnole. La Roja aurait pu s’épargner ce coup de chaud géopolitique en demandant à la Fifa et à l’UEFA de ne pas se retrouver dans le même groupe que le Kosovo, comme elle le fait pour la sélection de Gibraltar. Mais ce bras de fer diplomatique prouve que pour certaines sélections, il s’agit de bien plus que de football. Et pour une fois, le protocole officiel devrait être plus guetté que le match lui-même.



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