Les États-Unis à la recherche du Graal contre l’inflation

La flambée des prix ayant atteint des niveaux inédits depuis 1982 aux États-Unis, la Réserve fédérale se prépare à utiliser ses armes traditionnelles contre l’inflation. Mais des économistes assurent que dans ce contexte pandémique, il faudrait se tourner vers d’autres solutions. 

Les États-Unis n’avaient plus connu une telle envolée des prix depuis 1982 et la période dite de la “Grande Inflation”. Ils ont augmenté de 7 % en décembre 2021 par rapport à la même époque un an plus tôt, a révélé le département américain du Travail, mercredi 12 janvier.

Mais ce qui est encore plus inquiétant pour les économistes, c’est que cette flambée des prix n’en finit pas de se confirmer puisque cela fait maintenant sept mois d’affilée qu’elle dure aux États-Unis, rappelle The Guardian

Pas étonnant que les tenants d’une vision optimiste de la conjoncture se fassent plus discrets dans ce contexte. Parmi eux, il y avait Jerome Powell, le patron de la Banque centrale des États-Unis (Fed), qui soutenait mordicus jusqu’à la fin 2021 que l’inflation n’était que transitoire, et qu’il fallait laisser à l’économie mondiale le temps de s’adapter à la nouvelle réalité post-pandémique.

La Fed vient de changer de camp. Peu avant l’annonce des chiffres de l’inflation, elle avait abandonné le terme “transitoire” pour évoquer la hausse des prix. “L’inflation est une menace sérieuse, et s’il faut augmenter les taux nous le ferons”, a assuré Jerome Powell.

Il a ajouté qu’il faudra peut-être arrêter la politique “de soutien monétaire agressif à l’économie [comme durant la pandémie, NDLR]” pour tenter de limiter cette progression.

La hausse des taux et la baisse des injections de liquidité sur le marché sont les armes traditionnelles des Banques centrales pour lutter contre le risque inflationniste depuis la fin des années 1970. Leur but : ralentir la consommation – puisque l’argent est plus cher et qu’il y en a moins en circulation – qui pousserait les prix vers le haut si la demande dépasse l’offre.

L’application de ce traitement classique anti-inflation n’est pas sans risque d’effets secondaires indésirables. “La hausse des taux d’intérêt aux États-Unis dans les années 1970 avait permis de faire fortement baisser les prix, mais elle avait aussi entraîné une hausse du chômage à des niveaux record et avait provoqué la faillite du Mexique, très endetté”, rappelle le Wall Street Journal. En effet, la baisse de consommation entraîne une chute de l’activité qui peut déboucher sur une récession, tandis que les hausses de taux d’intérêt impliquent que les pays endettés (comme le Mexique à l’époque) doivent rembourser davantage.

Mais ce “bon sens” traditionnel de la lutte contre l’inflation est de plus en plus remis en cause. “Aujourd’hui, on n’a plus de théorie valable pour expliquer l’inflation”, assure Duncan Weldon, un influent commentateur économique britannique, dans une note d’analyse publiée en octobre 2021.

“Le fait que les prix n’ont pas augmenté alors que les taux d’intérêt étaient très bas pendant des années et qu’il y avait aussi peu de chômage aux États-Unis défie les théories classiques sur l’inflation”, a résumé Adam Tooze, un économiste de l’université de Columbia sur son blog. L’un des plus éminents économistes de la Fed, Jeremy Rudd, a d’ailleurs provoqué une petite sensation dans les milieux économiques en publiant, en septembre 2021, une note dans laquelle il reconnaît que la Banque centrale américaine ne savait plus à quel saint se vouer pour prévoir l’inflation.

Ce contexte de flou théorique a permis à d’autres voix de se faire entendre pour proposer des médecines alternatives contre l’inflation de cette ère pandémique. 

Contrôler les prix comme en temps de guerre. Un peu après Noël, une économiste allemande en poste à l’université Amherst du Massachusetts, Isabella Weber, a suscité une vive réaction dans les milieux économiques américains avec une proposition qui fleurait bon l’économie dirigiste. “C’est une idée complètement stupide”, avait notamment réagi Paul Krugman, le très influent et progressiste prix Nobel d’économie 2008.

Le péché d’Isabella Weber ? Dans une tribune publiée le 28 décembre par The Guardian, elle plaidait pour un contrôle des prix comme après la Seconde Guerre mondiale. Elle soutenait qu’il était faux de comparer la pression inflationniste actuelle à celle des années 1970 et qu’il fallait mieux faire un parallèle avec 1946.

À l’époque, comme aujourd’hui, des centaines de millions de consommateurs sortaient d’une période de privation (guerre alors, confinement aujourd’hui) et cherchaient à dépenser leurs économies. Malheureusement, l’offre ne suivait pas – usines à reconstruire après la guerre, chaîne d’approvisionnement en piteux état aujourd’hui – ce qui a engendré de l’inflation. Le gouvernement américain avait opté pour un contrôle des prix afin de limiter les hausses le temps que l’appareil productif se remette en ordre de marche. Pourquoi ne pas faire de même aujourd’hui, s’interroge Isabella Weber.

“Ça ne marchera pas”, ont répondu des voix aussi bien à droite de l’échiquier politico-économique qu’à gauche. Certains économistes ultra-libéraux comme l’Espagnol Daniel Lacalle ont jugé cette proposition digne “des politiques économiques désastreuses au Venezuela ou en Argentine”. D’autres, à l’image de Paul Krugman, soutiennent que de telles mesures ne corrigent pas les causes fondamentales de l’inflation et ne sont que des pansements temporaires.

Haro sur les grands groupes. La faute à la cupidité des grands groupes ? Pour certains économistes et historiens, il ne fait guère de doute que la politique tarifaire des Walmart, Amazon, et autres enseignes en situation de quasi-monopole expliquent en partie l’inflation.

“L’inflation n’est qu’un symptôme. Le mal provient de la trop grande concentration de pouvoir économique entre les mains de quelques grands groupes”, a souligné Robert Reich, le ministre américain du Travail sous Bill Clinton. C’est aussi l’avis de Meg Jacobs, une spécialiste de l’histoire économique américaine, qui assure qu’il “faut démanteler les grands groupes si on veut combattre l’inflation”, dans une tribune publiée par le New York Times

Ils rappellent qu’en 2021 la plupart de ces mastodontes ont “augmenté leurs profits par rapport à 2020 alors même que le coût des matières premières, le coût du travail et les prix du transport de marchandises avaient explosé à cause de la pandémie”, souligne CNN. En d’autres termes, ces entreprises “ont compensé ces hausses des coûts en faisant exploser les prix pour les consommateurs”, ajoute la chaîne d’information américaine.

“Ces groupes ont pu se le permettre uniquement parce qu’ils n’ont pas de réels concurrents capables de proposer des alternatives à des prix moins élevés”, juge Robert Reich. Conséquence : “le moyen le plus rapide de lutter contre l’inflation est de briser ces monopoles afin de susciter des environnements plus compétitifs”, assure Meg Jacobs.

Plus d’immigrés pour faire baisser les prix. La Chambre de commerce américaine propose, quant à elle, de s’attaquer à l’inflation record en faisant venir davantage de travailleurs immigrés.

Quel rapport entre l’immigration et l’inflation ? L’une des causes de la flambée des prix est que les produits ont du mal à arriver jusqu’aux étals alors même que les consommateurs veulent en acheter. Ces biens sont rares donc plus chers. S’il y en a si peu, c’est que les États-Unis font face à une pénurie historique de main d’œuvre dans certains secteurs mal payés comme le transport de marchandises

La Chambre de commerce veut donc que les États-Unis ouvrent en grand ces frontières pour attirer des immigrés qui feraient ce travail dont les Américains ne veulent plus. “Cela permettrait de rétablir l’équilibre entre l’offre de marchandises et la demande”, conclut Suzanne Clark, la directrice de la Chambre de commerce, interrogée par CNN.

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